Des cailloux dans la tête
tu te répètes
la comptine
bijou/caillou/chou
genou/hibou/ joujou
pou
tu accroches un x
s’ils sont deux quatre six…

deux quatre six et des poussières
tu les collectionnes
tu fais un tas de cailloux

Puis un à un -plus d’x-
ils roulent roulent jusqu’au Styx

Polis par le chahut de l’infernale rivière
tu les ramasses échoués sur les bords
deux quatre six et des poussières
un pour chacun de tes rêves morts

Tu t’essaies aux ricochets
à ce jeu-là tu n’as jamais été fort
le caillou bondit une
deux fois
et disparaît dans le vertige de l’onde
tu recommences.
Pas mieux.

Tu reprends la comptine
bijou/caillou/chou…
tu ne vas pas jusqu’au pou

Bijou/caillou/chou
tu insistes

Hibou/genou
tu continues

L’espace d’un instant
tu vides tes poches
du poids du temps
tu te délestes

Non, toi, tu n’iras pas dans la rivière
les poches remplies de pierres

Tu restes sur la rive
et les cailloux dans ta tête
reprennent la comptine
bijou/caillou/chou
genou/hibou/ joujou
pou

Et enfin tu l’entends
le murmure d’enfance
le roulis chantant
des cailloux.

Shirin Neshat with Sussan Deyhim, Logic of the Birds, 2001

©Jean-Philippe-CHARBONNIER

©Jean-Philippe-CHARBONNIER

Dans le vent muet qui affole l’hiver

les têtes de cyprès grattent le ciel

de l’autre côté de la vitre la vieille à tête d’Apache

châle rouge, oeil blanc

fixe le mouvement de l’horizon perdu

Le Mistral n’est rien pour elle

que ce carreau de bleu

titillé par des pointes de plumes

Des gorgones s’agitent tout autour

Jamais elle ne les voit

Son regard désolé

elle l’envoie de l’autre côté de la vitre

Une petite fille en robe du dimanche.

danse dans la cour

Papa Maman où vous êtes?

La petite fille cesse de danser

et par la vapeur d’eau est avalée

de l’autre côté de la vitre tout a disparu,

les gorgones sont restées.

La vieille à tête d’Apache ne les craint pas.

Elle cherche dans le carreau bleu

que d’une mine sans graphite

les cyprès griffonnent de l’autre côté de la vitre.

Personne. Papa Maman où vous êtes ?

L’amie, l’amant, et toi et l’autre ?

Avalés, fondus dans la vapeur d’eau.

Elle les invoque parfois les perd aussitôt

La vieille à tête d’Apache est seule de ce côté de la vitre.

Seule parmi les gorgones

Si on lui ouvrait le coeur on y trouverait les squelettes blanchis de ceux qu’elle voulait ici.

Acides
les larmes d’Aphrodite
inondent
le sillon

vide

Aprhodite marche
les pieds nus
hard
sur des chardons
ardents

La plante larmoie
des perles écarlates
sang

Aphrodite pleure
il/l’absent

Des larmes
coulent des pierres
dans le torrent assassin
des berges assagies

Elle marche les pieds nus
sur les galets fendus
morsures
du granite tanné
et la peau envoûtée
et la frénésie du sang
cherchent…
il/l’absent

parti

Où ? Pourquoi ? Comment ?

Elle erre
dans le desert
dans les champs dévastés
Aphrodite n’en peut plus de marcher
marcher encore

l’absent
il / parti
sur un chemin.
sur l’océan.

Aphrodite
de ses pieds
touche
la terre mouillée
pluie d’été

Et les saisons reviennent

toujours

et meurent
les pleurs
fânés

Puis naissent
fleurs
herbe et prés

colchiques
et bruyères
égratignent ses pieds
Aphrodite sourit.

Elle sait .

Loin de l’absent/il
des fleurs
sol fertile
sous ses pas
affleurent…

©Susanna Majuri

La fille no-made
dans le désert
ici ailleurs
nowhere
elle no-made
pas brûlés dans le sable
grain et grain
entre les orteils

la fille no-made
hanche non-chalante
vers un port
une anse
la mer
elle no-made
dans la ville
where the street have no name
pas comptés
pas oubliés

la fille no-made
maintenant toujours
never
elle no-made
elle se perd.

© Jerry N. Uelsmann


La perte d’un parent, même si elle est programmée par la logique des générations est toujours une tragédie, déplace notre être vers une ligne dont il était l’écran, nous laisse un vide dans cet espace qu’il habitait depuis l’origine.

Paul de Brancion perd sa mère, ne trouve pas les mots, pendant longtemps. Puis, enfin quand ils apparaissent, ils sont multiples, puisque c’est dans trois langues, mélangées qu’ils lui viennent : le Français, l’Anglais et le Danois. Dans le titre d’abord, puisque Mor en Danois signifie mère.

Jeg kan ikke fortælle hvordan det gik til. Un beau jour, c’est venu comme ça, la troisième langue du chant des mots. Celle missing in action. The one you always dream of and never meet.

Je ne peux pas vraiment expliquer comment c’est arrivé. Un beau jour, c’est venu comme ça, la troisième langue du chant des mots. Celle morte au champ d’honneur. Celle dont on rêve toujours et qu’on ne rencontre jamais.

Jeu de mots Mor/mort mais aussi Mor/mord/morsure/remords parce que cette mère, elle était dure.

Hun kun give lussinger, en passant, fordi hunvar irriteret. lle donnait des claques sans apprêt.

Elle pouvait donner des claques, en passant, parce qu’elle était très énervée. elle donnait des claques sans apprêt.

Qui était Mor que Paul de Brancion décrit comme d’un être massif et dénué de tendresse ?

Mor var inten weib. Mor var un succédané. Det må være ualmindeligt svært at være Mor’s datter.
I would not be happy to be my mother’s daughter.
Imagine déjà être son fils ? Fils de Mor !

Mor n’était pas une femme. Mor était un succédané. Cela doit être incommensurablement ardu d’être la fille de Mor.
Je ne serais pas heureux d’être la fille de ma mère.
Imagine donc déjà d’être son fils ? Fils de Mor !

Ce livre est un adieu à celle qui fut sa mère. La langue, les langues plutôt, de Paul Brancion nous y entraînent dans ce mélange de colère, de honte, de déception et malgré tout d’amour. Trois langues, et plus d’une centaine de pages, est-il apaisé ?

Never. Never Mor. Never Mor.

Ce magnifique livre chez l’excellent éditeur Bruno Doucey.

©Sarolta Ban

toi/moi
naviguions au long cours
rime mal/heureuse
avec amour-toujours
toi, lui
la coque-coquille
se fend-fendille

moi/je
voix d’eau
silence

Toi/il
dit dommage

Moi/je dis naufrage
avons échoué
écume les pleurs
puis les sécher
terminé

Lui/navire
s’est échoué
sur l’arête/la réalité
voie d’eau/d’océan
avalé/dévalé
coulé

Roberto Bolaño chronique la mort d’un ami javier Aspurua. Enfin, pas vraiment car même les circonstance de la mort sont floues, l’âge auquel il l’a rencontrée approximatif et le reste de sa biographie ne l’est pas moins. L’homme était entré en littérature assez tardivement (55 ans environ), l’homme était discret, même silencieux donc énigmatique. Bolaño raconte leur rencontre et l’impression qu’elle lui a laissée.

Je l’ai accompagné jusque dans la rue. Lorsque je l’ai perdu de vue, j’ai pensé à l’homme invisible, mais au bout de quelques secondes, au moment de me retourner et rentrer dans le bar, j’ai su avec l’évidence d’un coup de massue qu’Aspurua n’avait rien à voir avec l’invisibilité, bien au contraire, tous ses gestes, toute sa timidité, même sa discrétion, indiquaient un homme qui était pleinement conscient, peut-être douloureusement conscient de sa visibilité et de la visibilité des autres. Dans ce sens, ai-je pensé, mais je l’ai pensé beaucoup plus tard, peut-être dans l’avion qui me ramenait en Espagne, les livres, qu’il a lus toujours avec enthousiasme, un enthousiasme où il est possible de voir l’adolescent que certains retraités traînent toujours avec eux, les livres ont été comme des aspirines contre le mal de tête ou comme des lunettes sombres, totalement noires que certains fous mettent pour absolument ne rien voir et se reposer, car la réalité, éprouvée jour après jour comme visibilité, fatigue et épuise et, parfois rend fou. sa relation avec les livres a été peut-être celle-là. Ou peut-être pas. Peut-être attendait-il d’eux, c’est ce que je veux croire, maintenant qu’il est mort, des messages dans une bouteille ou peut-être une drogue dure, ou peut-être des fenêtres à travers lesquelles, en de rares occasions, on voit passer, rapide comme l’éclair, le lapin blanc d’Alice.

La réalité est une des grandes interrogations de Bolaño, un questionnement que l’on retrouve tout au long de son oeuvre, où souvent les portraits sont composés ainsi, avec divers témoignages qui dessinent, ou plutôt esquissent, parfois effacent, certains traits du personnage. La réalité n’existe pas. On est un, on est multiple.
Dans l’éditorial de Thierry Guichard du Matricule des Anges, celui-ci s’interroge sur la place de la littérature aujourd’hui. Abreuvés, gavés des images de ce qu’il se passe dans le monde, une catastrophe en chassant une autre, un coup d’état remplaçant une révolution, ces informations nous paraissent lointaines et parfois plus proches de l’intoxication pour ne pas dire propagande que de la réalité des faits. Alors, il conclut en écrivant :

Le roman, la littérature nous rendraient-ils le réel que les médias nous ont dérobé ? La littérature nous offre en tout cas, une présence au monde.

C’est cette présence que Bolaño crée à travers les personnages de ses romans et aussi en évoquant l’écrivain Javier Aspurua, et c’est peut-être ça l’essentiel.

©Vladimir Clavijo Telepnev

©Sarolta Bán

rincée d’un dernier nuage
queue de
comète d’orages
ciel-terre
fondus
enchaînés
rêves-chairs
confondus
enlacés
l’air barré
d’un éclair
fendu
déchiré

rincée d’une dernière ondée
j’ai fini de pleurer

l’air enfin léger

respirer

©Saroltan Ban

un héron trouve une couleuvre

s’envole

dans le bec la proie

serrée

passe au-dessus, là

de moi

À qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ?

peu de choses

presque rien

qu’un boyau à tire d’ailes

se tortillant

dans l’air pur du matin

qu’une becquée promise

à une couvée goulue.